Voyage dans le temps au salon de thé de Pengzhen

Voyage dans le temps au salon de thé de Pengzhen

18

JUIN 2016

 

J+780 – Km 14.147
Pengzhen, Chine

La culture du thé fait partie intégrante de la vie quotidienne et de la culture en Chine. Où que l’on soit à Chengdu et dans le Sichuan, les salons de thé se retrouvent disséminés à tous les coins de rue, dans les parcs, le long des rues les plus passantes, en haut des collines ou au fin fond d’un cul-de-sac.

Chengdu est une mégalopole de 14 millions d’habitants, vivant à 100 à l’heure et se modernisant sans cesse. Bien que considérée comme une ville relaxante en comparaison des villes de taille similaire dans l’est du pays, il est parfois difficile d’échapper au rythme galopant de la vie quotidienne et de trouver quelque chose de traditionnel en dehors des quartiers historiques ou touristiques, ces derniers ayant tendance à moderniser les traditions, non sans les préserver, pour plaire au plus grand nombre.

Si l’on recherche des salons de thé plus authentiques, il faut alors se diriger vers la campagne et ses petits villages, où même les vieux établissements ne font pas légion. Par chance, à seulement 30 kilomètres au sud-ouest de Chengdu, au milieu de la vie citadine trépidante, grouillante et bruyante, se trouve le salon de thé traditionnel de Pengzhen, 观音阁 (Guan Yin Ge). Dans un vieux quartier populaire délabré, menacé par l’urbanisation qui la cerne de tous côtés, on se retrouve transporté à une autre époque.

« Cette maison de thé, construite il y a plus de 100 ans, est une des rares marques laissée par la longue histoire de la culture du thé dans le Sichuan »

Cette maison de thé, construite il y a plus de 100 ans, est une des rares marques laissée par la longue histoire de la culture du thé dans le Sichuan. Le charme opère au premier coup d’œil : c’est une vieille baraque faite de bois et de bambou, au sol nu et irrégulier, aux poutres fléchies par le poids des années, aux peintures décolorées et aux murs effrités par l’humidité. On a l’impression d’avoir fait un bond d’un siècle en arrière, dans cet endroit où tout paraît vieux : les vieilles tables et chaises bancales faites de bambou, les vieilles théières, les clients d’un âge plus qu’avancé, les portraits de Mao et le poste de télévision poussiéreux passant en boucle des épisodes à la gloire de l’armée et de ce bon vieux communisme.

L’atmosphère qui y règne est paisible et nonchalante. Véritable lieu de société, les locaux viennent ici pour boire du thé à longueur de journée, discuter, jouer au mahjong ou se faire raser la tête par le barbier du coin. D’autres comme nous, prennent des photos ou partagent quelques plats locaux. Alors que l’on attend d’être servis, Gökben sympathise avec un vieux Chinois qui lui fait la cour et tente de l’impressionner par ses jongleries. Loin de l’agitation de la ville, on se plaît à traîner ici avec nos amis venus eux aussi à vélo, au milieu des locaux qui tentent parfois d’échanger quelques mots en anglais avec nous. Cela fait rire tout le monde, l’ambiance est joyeuse, tout le monde se sent bien et repart ressourcé.

On vient de faire un voyage dans le temps et cette vie insouciante en apparence nous rend nostalgique d’une époque que nous n’avons pas connu.

Malchance et manque de bol à Téhéran

Malchance et manque de bol à Téhéran

22

JUIN 2015

 

J+435 – Km 9.974
Mashad, Iran

Pour la plupart des cyclotouristes ou voyageurs en tout genre, en route vers l’Asie centrale et l’Iran, une organisation méticuleuse concernant l’obtention des visas est nécessaire afin de perdre le moins de temps possible dans les méandres des démarches administratives. Ce n’est pas la partie la plus excitante du voyage, d’autant plus que l’on n’a pas pris l’habitude de fixer dates ou autres contraintes depuis le début de notre petit périple.

Mais la traversée de l’Asie centrale ne nous laisse pas le choix. Car bien que les règles se soient durcies ces derniers mois, obtenir un visa pour l’Iran était de la franche rigolade comparé à ce qui nous attendait ici. Le schéma est simple : après l’Iran, le Turkménistan. Oui, mais pour obtenir le visa turkmène, il faut obtenir le visa du pays suivant, soit l’Ouzbékistan, tout en jonglant avec les dates et les passeports pour obtenir le droit de traverser aussi Tadjikistan et Chine. Ajouter à cela le fait que Gökben et moi n’ayant pas la même nationalité, les règles d’obtention ne sont pas les mêmes et cela rajoute encore un peu de piment à une situation déjà bien épicée.

Malgré toute notre bonne volonté, nous n’avons pas été des plus efficaces. On avait pourtant parcouru quelques blogs dont les auteurs étaient connus pour avoir gérer cette situation avec brio. On peut donc à présent partager notre expérience et donner quelques conseils sur les choses à éviter (celles par lesquelles on a commencé), les choses à faire (celles que l’on a finalement faites) et des informations toutes fraîches concernant l’obtention des visas, ici à Téhéran.

On a sans doute battu des records de lenteur pour obtenir tous nos visas, mais il faut voir le bon côté des choses, cela nous a permis de passer un peu plus de temps que prévu en Iran, ce qui est loin d’être désagréable, et cela nous servira de leçon pour les prochains marathons administratifs (je pense notamment à celui d’un éventuel retour en France, et bizarrement, ça me fait beaucoup moins rire …)

Première demande de visas, premiers problèmes …

Dès le début, on a sans doute pensé que ce serait marrant de se compliquer un peu les choses. Petites incompréhensions entre Gökben et moi sur la marche à suivre pour obtenir nos visas, et voilà qu’on prend déjà du retard avant même de commencer. L’obtention du visa ouzbek est différente pour chacun de nous : une simple lettre de recommandation de la part de l’ambassade de France est suffisante pour moi. Quant à Gökben, il lui faut passer par une agence de voyages pour obtenir une lettre d’invitation (LOI). Cela double le prix du visa et le délai annoncé, quatre semaines, est énorme. Mais c’est le prix à payer pour les citoyens turcs qui souhaitent visiter le pays de Tamerlan. On se dit que l’on a finalement du temps pour commencer les démarches et avoir une idée approximative des dates et délais d’attente pour les visas. L’occasion pour nous de visiter le pays pendant ce temps-là.

Gökben avait pourtant proposé que je fasse aussi une demande de LOI afin de récupérer nos visas en même temps. Je n’ai pas dû prêter assez d’attention à sa lumineuse proposition : après tout, s’il faut attendre un mois pour obtenir ses documents, j’ai bien le temps de préparer les miens sans avoir de frais supplémentaires pour que quelqu’un d’autre le fasse à ma place.

Mais c’était sans compter sur les bonnes surprises qui se transforment en mauvaises blagues : la LOI de Gökben est délivrée en une semaine alors que l’on se trouve à 900 kilomètres de la capitale ! Branle-bas de combat : il faut que je prépare mon dossier au plus vite et que l’on rentre à Téhéran pour lancer la procédure de visa ouzbek. Au moins, on commence à y voir plus clair concernant les dates de passage des prochains pays.

Les dossiers sont prêts et on peut alors se rendre au consulat d’Ouzbékistan. Aujourd’hui est la veille d’une période de quatre jours chômés en Iran pour cause de fêtes religieuses. Ça nous arrange, les ambassades sont ouvertes et Téhéran est étonnamment désert puisque tout le monde en profite pour aller se rafraîchir au bord de la mer Caspienne. On récupère ma lettre de recommandation à l’ambassade puis nous rendons au consulat ouzbek à l’autre bout de la ville. On arrive alors et découvrons avec stupéfaction (et un soupçon d’énervement) que le consul ouzbek a lui aussi décidé de prendre des vacances : le consulat est fermé sans préavis, on perd donc cinq jours puisque la demande du visa ouzbek conditionne l’obtention d’autres visas. On décide à la dernière minute de faire une demande de LOI pour accélérer mon dossier, demande qui ne dure que trois à quatre jours pour les ressortissants français. Ainsi, avec la LOI, le visa peut être obtenu en moins d’une heure, contre huit jours de procédure avec une lettre de recommandation. Cela plombe un peu le budget mais permet de respecter les délais, certaines dates de visas ne pouvant plus être modifiées.

Quand les agents consulaires exigent des pots-de-vin

Avant de partir, on fait notre demande de visa tadjik. Nous n’avons pas besoin de laisser notre passeport, ce qui ne nous bloque pas et nous permettrait de récupérer un premier visa sans perdre de temps. Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, ce n’est pas la foule en face de l’ambassade du Tadjikistan. Seul un agent de voyages finit de récupérer la dizaine de passeports qu’il avait déposés et notre tour vient en moins de cinq minutes. Gökben sympathise rapidement avec l’agent consulaire et l’agent de voyages, tous deux originaires de l’ouest de l’Iran et donc turcophones. Cela facilite les choses et l’ambiance est détendue. Elle arrive à négocier avec cette personne chargée des visas pour que l’on puisse récupérer les visas dans quatre jours au lieu d’une semaine, posant nos demandes sur le haut de la pile. Elle s’assure également du prix des visas, soit 35$ chacun. Bien que l’on s’inquiète pour le visa ouzbek, c’est une bonne chose de faite. Entre temps, on décide à nouveau de partir découvrir le pays, loin du tumulte de Téhéran.

A notre retour, quatre jours plus tard, on se rend à l’ambassade pour récupérer notre visa. Coup de bol, on retombe sur le même agent consulaire, qui reconnaît tout de suite Gökben et commence à discuter avec elle en turc. Rien n’est prêt (en fait, rien n’a été fait pendant ces quatre jours), mais une collègue s’affaire alors pour préparer nos visas. Gökben, attendant à la fenêtre du service consulaire, voit alors notre dossier passer dans les mains de cette dame, qui jette alors nos photos et déchire le reste des documents à la poubelle ! Gökben, surprise, en reste bouche-bée, alors que la dame commence à retourner le reste des demandes de visas tout en insistant sur le fait que certains de nos documents sont manquants. Gökben essaie alors de lui expliquer sans la froisser qu’elle peut peut-être jeter un coup d’œil dans la poubelle. Un peu vexée, elle récupère finalement nos papiers, scotchant les morceaux déchirés les uns aux autres et traite finalement notre demande. On hallucine en pensant à la scène à laquelle on assiste !

On file alors nos passeports, le nouveau copain de Gökben y colle les visas, puis revient vers elle pour exiger le paiement. Il jette un coup d’œil rapide à l’extérieur puis explique en turc que le visa sera plus cher pour moi. On hallucine en entendant cela. Gökben hallucine toujours autant, moi aussi en entendant cela. Elle essaie de le faire raisonner en lui rappelant que lorsque nous étions passés, il nous avait déjà confirmé le prix de 35$ pour le visa de 45 jours au Tadjikistan. Le gars ne démord pas.

Les prix des visas fluctuent plus vite que le cours de la bourse. On se doutait déjà que ce genre de choses pouvait arriver ici. Déjà, la semaine précédente, on avait entendu parler de cyclotouristes allemands et autrichiens qui devaient payer tantôt en dollars, tantôt en euros. La veille, des amis ont récupéré leurs passeports avec d’autres touristes et tout le monde a dû s’acquitter de 40$ par visa.

Cela devient n’importe quoi. Les visas sont déjà dans nos passeports, on doute qu’il les décolle pour en faire de nouveau et les faire signer à nouveau par le consul, ce ne serait pas facile de lui expliquer qu’ils essaient de se faire de l’argent de poche sur le dos des touristes. Gökben commence alors à s’énerver et insiste à juste titre.

– Concernant les visas, pour vous c’est 35$ mais pour le monsieur, ce sera 50$

– Il y a quelques jours, vous nous aviez confirmé des frais de 35$ pour le visa de 45 jours au Tadjikistan

– Non, ça c’est le prix d’un visa pour 30 jours. Pour 45 jours, c’est 50$

– Mais on a le même visa, alors pourquoi le prix est différent ?

– Mmh … OK, alors donnez-moi 40€ par visa et je vous rends vos passeports

– Ecoutez, on n’a que 70$ en tout. On vous a demandé le prix la semaine passée et c’était 35$ par personne

– Non, non, maintenant c’est 40€ par personne pour les visas de 45 jours

– Comment les prix changent aussi rapidement ? On ne paiera pas plus que 70$ !

– Allez, ça suffit. Donnez-moi 40$ par personne et on en parle plus

– C’est non. C’est 70$ ou rien. Je veux parler à votre collègue !

La collègue de l’agent consulaire donne finalement raison à Gökben et fait un geste au bonhomme qui commence à nous pousser à bout pour qu’on l’arrose de quelques dollars supplémentaires. Ce dernier nous rend alors les passeports sans ménagement tout en bougonnant. On aura passé une heure pour récupérer nos visas alors que cela aurait pu être bouclé en dix minutes si l’agent consulaire n’avait pas essayé de faire du zèle.

Visas ouzbek et chinois : des procédures aux antipodes l’une de l’autre

Concernant le visa ouzbek, on commence à s’inquiéter. Toujours pas de nouvelle de ma LOI, l’agence par laquelle nous sommes passés est la même qui avait réussi à obtenir le fameux document pour Gökben en une semaine au lieu de quatre. A force d’insister, on parvient finalement à récupérer la lettre au bout de sept jours, le jeudi suivant. On joue encore de malchance, puisque la lettre ne nous arrive que trois heures après la fermeture du consulat. Il est trop tard, ici c’est le week-end, il faut de nouveau attendre le dimanche suivant. Le moral commence à prendre un coup, nous n’avons plus de marge de sécurité concernant nos dates et restons impuissants face à la situation.

On se remet à faire des calculs savants sur les probabilités d’obtention des visas, du nombre de jours à passer dans chaque pays et des aléas administratifs. On se rend alors au consulat chinois pour faire notre demande de visa. Bien que l’on ne soit sûr de rien, trois mois au pays du soleil levant avec trois mois de marge pour y rentrer, c’est très tentant.

Au service des visas chinois, tout est différent. Dans une salle d’attente où tout le monde attend sagement son tour au guichet, la demande de visa ne dure que dix minutes. Et cela, en

L’agent vérifie que rien ne manque et contrôle les passeports. Rien à signaler me concernant mais à la vue du passeport turc de Gökben, il commence à discuter avec son collègue d’un air interrogateur et inquiet. On se dit alors que ce n’est peut-être pas aussi facile pour elle que cela ne peut l’être pour les Européens. Son collègue se lève pour vérifier ses documents, ils continuent à échanger en chinois pendant quelques minutes, le passeport de Gökben entre les mains, puis revient et continue à traiter notre demande. L’agent commence à rédiger le feuillet à présenter à la banque et nécessaire pour récupérer les passeports. Il commence à marquer 30 jours, s’arrête puis nous demande combien de jours on souhaite obtenir. 3 mois ce serait génial ! Il se retourne une fois de plus vers son collègue en montrant le passeport de Gökben, ce dernier acquiesce et nous voilà donc avec une demande de visa de 90 jours en cours. De loin le plus facile des visas jusqu’ici. On ne l’a pas encore en main, mais puisque nous venons de payer pour ces derniers, on doute qu’un nouveau problème survienne.

Dimanche, on se pointe devant le consulat ouzbek quarante-cinq minutes avant l’ouverture pour être sûrs d’être dans les premiers de la liste, et ainsi filer à l’ambassade du Turkménistan la même matinée. Pendant que je fais connaissance avec d’autres voyageurs à vélo ou en bus, Gökben revient de l’ambassade chinoise avec les passeports et les visas délivrés. La journée commence bien et on commence enfin à voir le bout du tunnel. Tout se passe bien, notre tour arrive rapidement, on fait blocus face aux agents de voyages pour qu’ils attendent sagement leur tour. Tout se passe bien. Jusqu’au moment où la personne chargée de délivrer les visas appelle mon nom. Mon visa serait-il déjà prêt ? Un document manque-t-il ? Non. Le système de vérification du ministère des affaires étrangères est bloqué, impossible de le mettre à jour pour que le numéro de ma lettre d’invitation soit confirmé avant délivrance du visa. Elle me dit un peu embêtée que le ministère n’est ouvert qu’à partir du lendemain et qu’il me faut donc revenir dans vingt-quatre heures. Notre planning du jour saute en quelques secondes. Encore une fois, on subit et nous ne pouvons rien faire pour arranger cela. Il est temps que ces histoires de visa se terminent.

Finalement, le lendemain, et après trois semaines de galère, malchance et piètre organisation, on ressort tous les deux avec nos visa ouzbeks. On peut finalement faire notre demande de visa turkmène, après quoi nous pourrons quitter Téhéran.

Une malheureuse constante dans les pays en « stan »

Dans la foulée, on se rend à l’ambassade du Turkménistan pour déposer notre demande de visa turkmène. Parmi les pièces justificatives à fournir, il y a justement le visa ouzbek, ce qui explique pourquoi nous ne pouvions pas faire la demande avant.

Et là, on continue les blagues de mauvais goût : le consul a décidé de ne pas être là pour les deux prochains jours, ce qui signifie pas de visa délivré sans sa présence et sa signature. Mais le service des visas a aussi décidé de n’accepter aucune demande de visa pendant ce temps. Il nous faut juste déposer notre demande et attendre une semaine pour récupérer le visa à Mashad, dans l’est du pays, près de la frontière avec le Turkménistan. On n’y arrivera décidément jamais !

Gökben, avec quelques autres voyageurs, décident de faire le forcing pour qu’ils prennent nos papiers sans rester bloquer deux jours de plus dans la capitale. Après une demi-heure à toquer à la petite fenêtre du service des visas et de négociations avec les employés, ils acceptent finalement de nous débarrasser de nos dossiers. Nous savons que rien ne sera traité aujourd’hui ou demain, mais au moins, nous sommes enfin libres de nos mouvements (et accessoirement, de faire une grasse matinée au lieu de se rendre aux ambassades aux aurores) !

Une semaine plus tard, nous arrivons enfin à Mashad. Mashad, c’est la ville sainte d’Iran par excellence, quelques degrés de plus sur le thermomètre et le Ramadan qui a commencé, pas beaucoup de raison ni de temps à passer dans les rues de la ville ! Le lendemain, on se rend au consulat du Turkménistan peu avant l’heure de l’ouverture du service consulaire. La police diplomatique nous prévient alors tout de suite que cela n’ouvre généralement pas à l’heure mais plutôt 45 minutes plus tard. On prend notre mal en patience, bloquons les quelques agents de voyage qui tentent de se faufiler avant nous l’air de rien, et nous sommes finalement les premiers à être servis.

On fournit les papiers nécessaires à la suite de notre demande de visas, tout à l’air d’être en ordre. Puis fin le moment de passer à la caisse. Ayant eu vent que le consulat était très tatillon avec la qualité des billets verts à fournir, on sort fièrement des billets neufs, sans pliure ni gribouillage dessus. L’agent consulaire les réceptionne, puis nous les rend en disant qu’il ne les acceptera pas. Stupéfaction générale ! On avait prévu le coup et nous lui en sortons deux autres en espérant que ça passe. Rebelote ! Retour à l’envoyeur ! On reste scotché, on ne les pensait pas si difficiles ! On se dit que les galères ne finiront jamais et qu’il n’y avait pas de raison que cela change aujourd’hui. C’est à ce moment que Gökben décide de sortir son dernier joker en lui présentant de nouveaux billets sortis de derrière les fagots ! Le rythme cardiaque s’accélère, on sue à grosses gouttes en craignant le pire. Le type, d’un flegme légendaire regarde les billets, les met de côté et nous délivre finalement nos visas !

Hourra ! Jusqu’à la dernière seconde, on nous en aura fait baver ! On a du mal à y croire, nous avons tous nos visas en poche et plus rien ne nous retient en Iran (mis à part être un pays fabuleux plein de personnes la main sur le cœur). Il est temps pour nous de profiter à présent et de retrouver cette insouciance qui nous habitait jusqu’à cet épisode des plus déplaisants. On repart sur les routes du monde !

Un col ne se monte pas qu’à la force des mollets

Un col ne se monte pas qu’à la force des mollets

04

AVRIL 2015

 

J+356 – Km 8.433
Kars, Turquie

Il y a des jours où rien ne semble aller comme on le souhaite. Des jours où le moral, la météo, la force physique ou l’envie ne sont pas au rendez-vous. Aujourd’hui, c’était un jour avec … avec tout cela réuni. Depuis presqu’un an que l’on voyage, c’était peut-être la journée la plus dure psychologiquement que nous ayons vécus.

Cela commence par une petite tracasserie, un petit accrochage, un petit rien qui prendra par la suite de l’ampleur. Ce matin, une accumulation de petites choses désagréables et pourtant sans conséquence isolées l’une de l’autre donneront le ton de la journée. Le réveil qui sonne une heure plus tard que prévue : et oui, on est passé à l’heure d’été et du coup on se lève une heure trop tard malgré toute notre bonne volonté. C’est d’autant plus embêtant qu’une intervention est prévue à la faculté de sport en début d’après-midi pour parler de notre voyage aux étudiants. Mais pour pouvoir se rendre à Kars dans les temps, il nous faut parcourir 70 kilomètres et passer un col à 2300 mètres d’altitude, alors que nous nous trouvons à 1400 mètres tout au plus. On se rend compte en s’apprêtant à partir que nos drapeaux ont disparu. On les a probablement oublié dehors la veille; est-ce le vent violent qui a soufflé toute la nuit qui les a emportés, ou bien les chiens errants, qui sont venus rôder autour de la tente toute la nuit, qui seraient repartis avec les bâtons auxquels nous les avions accrochés faute de trouver de la nourriture ? Quoiqu’il en soit, ce qui avait plutôt une valeur sentimentale pour nous s’est bel et bien « envolé ».

Après un petit déjeuner offert par la gendarmerie devant laquelle on avait campé la veille, on prend la route. Le temps est maussade, le vent souffle, la pluie puis une fine neige se mettent à tomber. La route descend autant qu’elle monte et après 30 kilomètres l’altitude n’a quasiment pas bougé. La pluie et le vent redouble, et après 5 kilomètres de grimpe à 10%, Gökben propose d’arrêter un poids lourd pour y charger les vélos et rejoindre Kars en stop.

On décide alors d’en discuter, j’ai les jambes pour achever l’ascension et bien que peu entrain à parler, le moral est bon. Mais Gökben, elle, ne se sent pas la force psychologique de rejoindre le sommet à la force des mollets. Car ce qu’on a pu constater depuis le début de notre voyage, c’est que dans la majorité des situations difficiles rencontrées, les jambes ne suffisent pas à nous faire avancer. Gökben a besoin que notre relation soit saine et sans contrariété. À ce moment précis, elle n’a pas senti l’esprit d’équipe et la solidarité qui nous unit habituellement.

« On trouve 30% de notre force dans les jambes et 70% dans la tête »

Cela ne nous était pas arrivé auparavant, tout du moins pas au point de baisser les bras devant un obstacle. On reste une équipe et un couple avant tout, alors après avoir fait part de notre état d’esprit, on décide finalement de suivre la volonté de Gökben et de monter à bord d’un véhicule quand l’occasion se présentera. Il ne sert à rien de se dégoûter du voyage maintenant, il reste encore beaucoup de kilomètres à parcourir et de nombreux défis à relever. Quelques kilomètres plus tard, un camion s’arrête pour nous aider et nous emmène jusqu’à Kars. A la vue du visage rayonnant de Gökben une fois dans le véhicule, il n’était pas nécessaire de lui proposer de se faire déposer au sommet du col pour en apprécier la descente de 20 kilomètres. C’est un peu frustrant de rater cela mais la décision prise est la plus adéquate pour nous deux.

Quand les gens nous demandent où l’on puise toute cette énergie et cette force pour avancer et voyager ainsi à vélo, on leur répond simplement qu’on en trouve 30% dans les jambes et 70% dans la tête. Aujourd’hui, nous n’étions qu’au tiers de nos capacités …

Quand le moral va, tout va !

On a toutefois appris de cette mésaventure, une expérience de plus. Une semaine plus tard, on fera l’ascension d’un col à 2550 mètres, dans des conditions météo bien plus déplorables selon nous, sous une tempête de neige et par -6°C. Le moral et le soutien de chacun étaient présents et cela nous a énormément aidés ! Pourvu que ça dure car l’Arménie et ses routes qui en ont fait baver plus d’un nous attendent patiemment !