Un nouveau départ

29

AVRIL 2014

 

J+16 – Km 705
Audenge, France

Il y a des départs que l’on redoute, d’autres que l’on attend impatiemment. Ce départ-là, qui marque le début de quelques années sur les routes du monde, accompagne un sentiment mêlé. On le redoute car on sait qu’on laisse derrière nous tout un tas de personnes, famille et amis, que l’on aime et apprécie, et qui nous le rendent bien. Ces gens-là vont nous manquer et on ne cessera de penser à eux; ils sont les racines dont on ne peut et ne veut se défaire. D’un autre côté, on attendait aussi ce départ depuis longtemps, après deux ans de préparation, de questionnements sur quand, comment, où et dont on ne trouvera finalement les réponses qu’au fil des kilomètres que l’on parcourra, des gens que l’on rencontrera, des mains qui se tendront, des portes qui se fermeront, des envies et du ras-le-bol de chacun.

Ce départ est donc un nouveau départ, mais pas celui qui fait table rase du passé pour tout recommencer à zéro. Point de regret sur le peu que l’on a vécu à notre âge, sur les expériences vécues et les choix effectués, bons ou mauvais. Ce départ se base sur des fondations solides bâties petit à petit par le passé. À nous d’ériger sur ces fondations la tour des souvenirs qui fera de cette aventure une expérience unique, et qui nous marquera à jamais. Plus qu’un nouveau mode de vie, c’est ici une nouvelle vie qui commence.

Bien que nous soyons partis depuis seulement deux semaines, les moments inoubliables, rencontres providentielles et souvenirs heureux se bousculent déjà dans notre tête. En deux semaines, beaucoup de choses peuvent et se sont passées. Il faut dire que l’on ne passe pas inaperçus avec nos vélos atypiques. Ce qui est pour l’instant une bonne chose : cela force les gens à être curieux, à s’interroger sur les raisons de notre projet, sur la façon dont eux-mêmes vivent et voient les choses. Il faut dire qu’on la joue parfois au culot pour faire ressortir des gens leur bonté naturelle mais si bien ancrée au fond d’eux. Nous qui appréhendions la réaction des gens en France lorsque nous demanderions une aide quelconque, nous voilà rassurés !

Le jour du départ était plus symbolique qu’autre chose : départ en milieu d’après-midi, on a profité de notre dernier repas correct et copieux avant un bon moment. On roule une trentaine de kilomètres jusqu’à Carnac où Hélène et Charles-Henri nous accueillent les bras ouverts. Nos hôtes sont plein de connaissances, on discute de tout : architecture bretonne, menhirs, algues et état modifié de conscience. De quoi méditer sur la route. D’ailleurs, le maître-mot du jour mis consciencieusement en application par la suite est « pensée positive » ! Ça marche et ça met toujours de bonne humeur quand tout se passe pour le mieux !

Balade matinale au milieu des menhirs

Premier camping sauvage …

… et première chute du voyage

Les premiers jours se passent bien, le temps est au beau fixe, ça roule bien et le moral est gonflé à bloc : cause ou conséquence ? Les gens s’intéressent de plus en plus à notre projet et notre attirail : on se fait « offrir » la traversée en bateau entre Locmariaquer et Port-Navalo, puis on se fait inviter dans une ferme aquacole à Saint-Molf pour présenter notre parcours et nos vélos aux classes d’enfants de passage, en plus d’une visite gratuite de l’élevage de palourdes qui s’y fait.

Première conférence du voyage !

Et on s’incruste dans la visite de la ferme aquacole !

Le lendemain, nous retrouverons François, autre vélocouchiste sur le départ pour rejoindre l’Australie, sur le site Airbus de Saint-Nazaire. Notre premier challenge de taille est ensuite de traverser le pont de Saint-Nazaire pour rejoindre la piste cyclable EV1 « Vélodyssée ». Plus d’appréhension qu’autre chose puisque une voie fermée sur le pont nous permet de rouler à notre rythme sans se préoccuper des voitures. La descente n’en est que plus savoureuse. En bas du pont, on rencontre un voyageur d’un autre type, à bateau cette fois-ci, qui a traversé l’Europe le long des canaux jusqu’en Turquie, et tout ça pendant les guerres de Yougoslavie; on n’a finalement pas la même définition du mot « aventurier ».

On roule ensuite jusqu’à Noirmoutier où l’on ne peut finalement pas traverser le passage du Gois, arrivant une heure trop tard. Mais on ne vient pas pour rien : des voitures s’y risquent et l’une d’elles sort de la route balisée pour aller s’enliser dans la vase. Il s’en est fallu de peu que les occupants laissent la voiture à l’abandon, piégés par les eaux de la marée montante. On trouvera plus tard un coin de jardin où planter notre tente pour la nuit, la famille accueillante nous offrant également une douche chaude toujours bienvenue lorsque l’on voyage à vélo.

Gökben face à la montée des eaux

Gökben a aussi droit à sa chute

On fait mauvaise route !

Le jour suivant, on tente de faire un maximum de kilomètres pour rejoindre Guillaume et Sarah, un couple d’amis rencontré en Turquie lors de leur voyage en camion vers l’Asie Centrale, retrouvé par la suite en Géorgie et à présent en France pour quelques jours, accompagnée dorénavant de leur petite fille Olga. On ne se rend pas compte que l’on dépasse notre point de rendez-vous de dix kilomètres, mais le hasard faisant bien les choses, cela nous permet de faire la rencontre de Florence et Bruno, couple vivant à Olonne-sur-mer et nous offrant gracieusement le gîte et le couvert le temps d’une nuit. En rejoignant Guillaume et Sarah le lendemain pour le fêtes de Pâques, nous profitons du peu de temps ensemble pour rattraper le temps perdu, se remémorer les souvenirs passés et envisager de nouvelles retrouvailles quelque part dans le monde, le tout agrémenté de bon vin, de chocolats de Pâques et de balades sur la plage.

Interlude musical

Les premiers pas d’une famille épanouie …

Nous les quittons le lendemain pour rejoindre Luçon à vélo puis Rennes en voiture afin d’effectuer les dernières démarches administratives permettant à Gökben d’obtenir son titre de séjour en France, mais lui permettant également de circuler librement durant trois mois dans l’espace Schengen. Un mal nécessaire pour pouvoir repartir l’esprit libre et se déplacer un moment sans penser aux problèmes de visa le temps de notre traversée en Europe. Tout cela a également été grandement facilité par l’accueil chaleureux de Christiane et Damien qui nous ont filé un coup de pouce en nous laissant occuper leur terrain et en gardant nos vélos le temps de notre absence dans leur ferme en bordure de Luçon.

On s’arrête par la suite en sortie de La Rochelle, ville où l’on essuie nos premières averses après une dizaine de jours de très beau temps. On campe sur une aire de caravaning et l’on côtoie cette population pour la première fois : des gens ouverts, curieux et aidants, comme cet Anglais qui nous apportera de l’eau chaude pour nous faire gagner du temps ou encore Renée et son mari seront aux petits soins avec nous le temps de notre arrêt. Le lendemain, nous tardons à repartir, entre discussions au terrain de camping et rencontres impromptues avec d’autres cyclo-touristes sur les routes : une famille effectuant Arcachon – La Rochelle le temps des vacances de leurs enfants puis un jeune voyageur parti des Vosges pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle et remontant la côte atlantique pour rentrer chez lui; 3800 kilomètres en 36 jours !! On passe ensuite le pont transbordeur de Rochefort puis prenons le bateau à Royan pour traverser l’estuaire de la Gironde et rejoindre Le Verdon. C’est d’ailleurs quelques kilomètres après notre descente du bateau que Pascal nous invitera dans son camping Le Royannais, seul camping en France participant au mouvement environnemental « 1% pour la planète ».

Rencontre d’une famille de cyclos

Retrouvailles avec les Cyclomigrateurs

Aller-retour Vosges – Compostelle

On aide aussi les cyclos de passage !

Le bassin d’Arcachon n’est maintenant plus très loin, c’est là que le père de Nicolas attend notre arrivée. Après une nuit supplémentaire offerte par le camping de Carcans-Plage, nous descendons le long du littoral du Médoc, à travers un paysage joli mais bien monotone avec ses lignes droites sur des dizaines de kilomètres. Nous atteignons finalement le bassin et retrouvons aussitôt Irène et Joël, les Cyclomigrateurs partis de Rennes une semaine avant nous et dont nous avions assisté au départ. Le temps d’un café pour échanger nos impressions sur ces premières semaines voyage, les derniers trucs et astuces concernant les vélos avant de se dire « à bientôt » quelque part en Europe, nos routes étant appelées à se rejoindre plusieurs fois.

Notre aventure démarre donc sous les meilleurs auspices après ces deux premières semaines. Maintenant que l’on se trouve sur le bassin d’Arcachon, on prend du bon temps chez le père de Nicolas avant de reprendre la route (à trois cette fois-ci) en fin de semaine et se diriger vers la mer Méditerranée en longeant le canal du midi.